Questions sur une enquête

Publié le par Adriana EVANGELIZT

Affaire Ilan : Questions sur une enquête

Jean-Michel Décugis et Stéphanie Marteau

Mauvaise connaissance de la banlieue par la Crim', mauvaise coordination entre services : la mort d'Ilan aurait-elle pu être évitée ?

Ilan Halimi aurait-il pu être sauvé ? La question crée un malaise au sein de la police judiciaire parisienne, qui rejette toute « erreur dans l'enquête ». Néanmoins, l'institution promet un « retour d'expérience », selon son expression, pour examiner ce qui « a bien ou moins bien fonctionné ».

Le 7 février, deux policiers de la Crim' se rendent dans la cité du Prunier-Hardy. C'est là que réside Youssouf Fofana, le cerveau du « gang des barbares ». Les enquêteurs recherchent des témoins sur une autre affaire d'enlèvement. A proximité des policiers, Ilan est séquestré et torturé depuis dix-sept jours dans une cave de la cité de la Pierre-Plate. Les enquêteurs, qui ignorent alors tout du « gang des barbares », suivent une piste parmi d'autres : un mois plus tôt, le 6 janvier, Michael, un quinquagénaire d'origine juive, s'est fait agresser par deux hommes cagoulés dans un immeuble de Bagneux et a échappé de justesse à un enlèvement. Comme pour Ilan, une jeune fille a servi d'appât.

Pourquoi faut-il dix-sept jours à la Crim'pour faire le lien entre les deux affaires ? Jusque-là, c'est le Service départemental de la police judiciaire (SDPJ) du Val-de-Marne qui enquête sur la tentative de kidnapping de Michael. Les hommes du SDPJ identifient rapidement le numéro de portable utilisé par l'appât pour appeler sa victime et s'aperçoivent que celui-ci a aussi servi à quatre autres reprises. Mais les policiers du SDPJ, qui ignorent tout de l'enlèvement d'Ilan, ne convoquent pas les personnes contactées par la rabatteuse... C'est la Crim'qui va s'en charger et découvrir qu'il s'agit, en réalité, de quatre autres proies. Certains sont des petits voyous qui, eux, n'ont pas mordu à l'hameçon...

Le 7 février, lorsque les policiers de la Crim' se rendent à Bagneux, ils disposent de deux portraits-robots. Celui de la jeune femme brune, mate de peau, au nez aquilin, qui a attiré Michael dans la cité du Prunier-Hardy, et celui d'Audrey, une autre rabatteuse du gang identifiée grâce à un travail sur la téléphonie. Les enquêteurs ont ciblé un autre numéro de portable à partir duquel Ilan et certains de ses amis avaient été joints. L'un d'entre eux, approché par Audrey quelque temps plus tôt, a brossé le portrait de cette jeune femme blonde de 24 ans, qui habite une tour du Prunier-Hardy.

Les policiers de la Crim' font-ils une enquête de voisinage ? François Jaspart, le patron de la police judiciaire de Paris, l'affirme. Si tel est le cas, les portraits-robots sont-ils présentés aux habitants ? Une chose est sûre, ceux-ci sont transmis à la police judiciaire. Mais pas à la Sûreté urbaine des Hauts-de-Seine, qui a l'habitude d'enquêter dans les cités de la ville où sévissent des trafics de drogue. Ironie du sort, la Sûreté urbaine du 92 a plusieurs enquêtes en cours, et même des écoutes téléphoniques, qui tournent alors dans plusieurs cités de Bagneux. « La sécurité publique et la police judiciaire, ce sont deux mondes qui s'ignorent. De plus, la Crim' entretient une culture presque maladive du secret », commente un haut fonctionnaire de la « grande maison ».

En tout cas, le 7 février, les enquêteurs du 36, quai des Orfèvres se rendent seuls à Bagneux, alors qu'ils connaissent mal l'univers des cités. Une faille commune à tous les services d'élite de la préfecture de police de Paris, qui interviennent rarement dans les quartiers difficiles. « Il est très difficile de faire de la police judiciaire dans les cités, où la moindre planque dans une voiture ou un appartement est tout de suite repérée », raconte un ancien commissaire des Stups.

Le 7 février, les policiers de la Crim'quittent Bagneux bredouilles. Ils ne savent pas qu'Ilan est là, toujours vivant. Il va être tué quelques jours plus tard. Le 17 février, le « gang des barbares » est démantelé à Bagneux. Audrey s'est rendue à la police, après que son portrait-robot a été diffusé par voie de presse au lendemain de la mort d'Ilan. Aujourd'hui, la mère de la victime reproche à la police de lui avoir demandé de ne plus répondre aux ravisseurs à partir du mercredi 8 février. Le patron de la PJ parisienne s'en défend. Pour lui, les négociations n'ont jamais été rompues. Selon nos informations, les policiers ont préféré que seuls le père et la petite amie d'Ilan continuent à correspondre avec les ravisseurs. Des contacts établis par téléphone, Internet et lettres déposées.

Malgré de nombreux échanges par le Net entre les kidnappeurs et la famille d'Ilan Halimi, les policiers ne parviendront jamais à coincer l'un des membres du gang dans un cybercafé. Ce n'est pas faute d'avoir mobilisé toute la police judiciaire parisienne durant trois semaines. Le 1er février, les policiers ratent de justesse le « cerveau des barbares ». Il est environ 18 heures lorsque Youssouf Fofana active sa messagerie d'un cybercafé situé au 100, rue Jean-Pierre-Timbaud, dans le 11e arrondissement. Trois minutes plus tard, il est localisé. Une patrouille de la police urbaine de proximité arrive sur les lieux mais, au lieu de pénétrer dans le cybercafé, s'engouffre sous un porche adjacent. « Les policiers ont pris en chasse un Black, mais ce n'était pas le bon », raconte le gérant de la boutique internet. Une erreur sans conséquence, car Fofana était déjà parti depuis trois minutes quand la patrouille est arrivée rue Jean-Pierre-Timbaud. C'est ce dont témoigne l'horloge de l'ordinateur.

Pour ne rien arranger, le « cerveau des barbares » donne, le week-end dernier, une interview à la chaîne d'informations iTélé. Au grand dam des policiers français, absents des lieux, qui dénoncent des complicités locales. Devant une France médusée, Fofana explique, odieux, la bouche pleine et le sourire en coin, qu'il a kidnappé Ilan pour des raisons financières, mais qu'il ne l'a pas tué. Il évoque la guillotine, « qui si elle serait là [sic] serait suggérée » pour lui. Sur les rushs dont Le Point a eu connaissance, le chef présumé du gang explique, pour minimiser la gravité de ses actes, qu'« en Côte d'Ivoire il y a des gens qui meurent tous les jours ». Et Youssouf Fofana de se lancer dans une diatribe sans queue ni tête sur l'« ivoirité »... Le même week-end, le gardé à vue n'hésite pas à mettre un contrat sur la tête des policiers français venus l'auditionner. Dernière provocation du caïd de Bagneux : il demande désormais la nationalité ivoirienne pour retarder son extradition.

Sources : LE POINT

Posté par Adriana Evangelizt

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