Le fardeau de l'homme juif

Publié le par Adriana EVANGELIZT

"La trame du texte, publié initialement pour un lectorat de France, est d'affirmer que les attaques des Palestiniens contre l'État d'Israël sont en réalité dirigées contre le judaïsme lui-même. L'auteur n'en conclut pas que toute critique de l'action d'Israël est antisémite. Toutefois, la publication de son texte au fronton d'un numéro de la Tribune juive, qui s'intitule La déraison antisémite et son langage, autorise cette conclusion. Toute critique de l'action de Tsahal dans les Territoires occupés est dorénavant vulnérable à l'accusation infamante d'antisémitisme."

Le fardeau de l'Homme juif


par Jean-Paul Brodeur


L'auteur enseigne au Centre international de criminologie comparée

de l'Université de Montréal.

Chronique - En 1899, les États-Unis étaient en guerre pour obtenir la possession de l'archipel des Philippines. C'était la grande époque du colonialisme pour tous les pays occidentaux. L'écrivain britannique Rudyard Kipling fit alors paraître un poème qui devint le symbole de l'impérialisme occidental. Son titre était Le fardeau de l'Homme blanc (The White Man's Burden). Le thème du poème était l'altière responsabilité de l'Homme blanc d'user de la force militaire pour apporter les bienfaits de la civilisation à ceux qui en étaient dépourvus et qui s'obstinaient à piétiner dans l'enfance de l'Histoire.

La Tribune Juive est une revue vibrante de «l'actualité culturelle» et constitue un apport bienvenu au débat des idées au Québec, où celles-ci sont trop faiblement débattues. Elle est dûment saluée par le gouvernement du Québec. Dans le numéro d'août 2002, qu'on trouve maintenant dans les librairies, la Tribune publie comme premier article un texte de Armand Abecassis (professeur, écrivain et philosophe) qui, sous le titre La réalité en face, décline toutes les raisons de désespérer d'une solution prochaine du conflit où s'affrontent

Israël et les Palestiniens.

 
La trame du texte, publié initialement pour un lectorat de France, est d'affirmer que les attaques des Palestiniens contre l'État d'Israël sont en réalité dirigées contre le judaïsme lui-même. L'auteur n'en conclut pas que toute critique de l'action d'Israël est antisémite. Toutefois, la publication de son texte au fronton d'un numéro de la Tribune juive, qui s'intitule La déraison antisémite et son langage, autorise cette conclusion. Toute critique de l'action de Tsahal dans les Territoires occupés est dorénavant vulnérable à l'accusation infamante d'antisémitisme.

Le texte de M. Abecassis illustre la mécanique de cette accusation. Son fondement repose sur l'affirmation que les Juifs ont un droit imprescriptible sur la terre de Palestine, depuis qu'ils en furent expulsés en l'an 70 de notre ère par les Romains («Cette terre est à lui [le peuple juif] : il en a été dépossédé par les Romains en 70» p. 6). Si tous les peuples qui ont été dépossédés de leur terre depuis deux mille ans -- à commencer par les autochtones des Amériques et les Africains -- revendiquaient le cadastre d'origine, il n'y a aucune frontière sur la terre qui ne devrait être tracée à nouveau. Il n'est toutefois pas question ici de disputer la légitimité du peuple juif de retourner au berceau du judaïsme. C'est la manière dont cette légitimité est revendiquée qui peut la transformer en un instrument d'humiliation pour les autres.

En effet, appuyé sur ce fondement de la possession de la Terre sainte de droit divin, M. Abecassis en vient à l'une des affirmations cardinales de son texte : «Et tel est le drame d'Israël : accorder aux Palestiniens un état non par devoir mais par don gratuit, par responsabilité à l'égard d'êtres humains qui ont besoin de recouvrer leur dignité et leur liberté bafouée par leurs leaders et sacrifiée à l'incompétence et à l'aveuglement de leurs dirigeants.» (p. 5) Si les mots gardent leur sens, ce texte implique que les Palestiniens devront à terme être reconnaissants à Israël de se plier non par devoir mais par don gratuit aux résolutions de l'ONU leur enjoignant de quitter les Territoires occupés. Il leur faudra beaucoup de constance pour montrer de la gratitude envers les bulldozers qui auront nivelé leurs quartiers.

La reconnaissance, il faut hélas le craindre, ne suffira pas. Rien de moins qu'un culte sera dû par les Palestiniens à Israël. En effet, M. Abecassis poursuit : «Ce sera encore la grandeur d'Israël de créer un État palestinien qui n'a jamais existé auparavant et de l'aider à apprendre ce que signifient la liberté, le dialogue et la paix. Ce sera encore la noblesse d'Israël de fonder une citoyenneté palestinienne inconnue dans l'histoire de la Terre sainte.» (p. 6) Devant tant de grandeur et de noblesse, on est conduit à se demander si les Palestiniens ne devront pas se voiler la face pendant le siècle qui suivra la pax judaïca et marcher à reculons chaque fois qu'ils rencontreront un Israélien. De tels textes font immanquablement penser à ces statues élevées à la gloire de tous les colonialismes, où l'on voit un général casqué et botté porter son regard au loin, pendant que se prosternent à ses genoux des indigènes qui ont brisé leurs chaînes et qui découvrent enfin la civilisation.

Le numéro d'août 2002 de la Tribune juive mentionne la déraison dans son titre, inspiré du dernier livre de Jean-Pierre Faye, qui a déjà publié un beau livre sur les langages totalitaires, en 1972. Qu'elle soit produite par la violence terroriste ou par l'humiliation infligée au plus faible, la menace la plus pernicieuse de la déraison est la virulence de sa contagion. Elle contamine même parfois ceux qui en sont les victimes désignées. Comme le montre le texte bien intentionné de M. Abecassis, il y a des façons de posséder la vérité qui lui font honte et la retournent contre elle-même. Les blessures de la condescendance sont parfois aussi profondes que celles d'un attentat.

Sources :
Vigile net

Posté par Adriana Evangelizt

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