Affaire Taoufik El Amri : deux témoignages contredisent la version policière

Publié le par Adriana EVANGELIZT

Affaire El-Amri : deux témoignages contredisent

 la version policière

par Yves Bordenave


Alors que l'épouse de Taoufik El-Amri, ce ressortissant tunisien disparu depuis le 22 novembre à Nantes, devait déposer une plainte contre X..., mardi 12 décembre, le mystère qui entoure cette affaire s'épaissit. Entendues, lundi après-midi 11 décembre, par la juge Nathalie Clavier, chargée d'instruire ce dossier, deux jeunes femmes ont assuré avoir vu les policiers relâcher Taoufik, mais pas à l'endroit désigné par les fonctionnaires.

La version policière varie de quelques centaines de mètres par rapport aux deux témoignages selon lesquels le jeune homme de 33 ans serait descendu du véhicule de police à proximité du canal Saint-Félix. Par ailleurs, des effets et des documents appartenant à M. El-Amri ont été découverts à plusieurs centaines de mètres de là. La tempête qui a soufflé sur la région nantaise samedi 9 et dimanche 10 pourrait expliquer l'éparpillement des pièces retrouvées.

"Ces deux points devraient relancer les investigations en direction des policiers, estime une source proche du dossier. Il y a un problème entre leurs déclarations initiales et celles recueillies par la juge. Ça change les choses." Ces éléments devraient conduire les enquêteurs du SRPJ et de l'IGPN à interroger de nouveau les trois policiers dont le récit présente désormais des incohérences pour le moins surprenantes.

Depuis le 5 décembre, date de l'ouverture d'une information judiciaire pour "disparition inquiétante" par le procureur de la République de Nantes, Stéphane Autin, cette affaire reste troublante. Des contradictions émaillent les différentes dépositions. Dans un premier temps, les policiers nantais ont affirmé n'avoir jamais interpellé le dénommé Taoufik El-Amri, et ce, en dépit des déclarations des deux amis qui l'accompagnaient ce soir-là et qui ont assisté à la scène. Puis un policier appartenant à une patrouille qui sillonnait le centre ville à bord d'une voiture de police dans la soirée du 22 novembre, s'est souvenu avoir procédé au contrôle du jeune homme.

Vers minuit, la patrouille aurait répondu à un appel diffusé sur la radio par le centre d'information et de commandement à la suite d'un vol avec violence commis dans un bus par un individu de type maghrébin portant un plâtre au bras. Cette patrouille de trois policiers aurait intercepté M. El-Amri qui achevait, sur le cours des Cinquante-Otages, une soirée bien arrosée, car "il correspondait au signalement émis sur les ondes". Elle l'aurait alors embarqué à bord de la voiture.

Selon tous les témoignages - ceux des policiers y compris -, l'interpellation se serait déroulée sans violence. Ni Taoufik El-Amri, ni ses deux amis, ni personne dans la foule qui déambulait ce soir-là dans ce quartier très fréquenté du centre de Nantes, n'ont manifesté le moindre signe de mécontentement.

Après avoir constaté qu'il ne portait pas de plâtre et vérifié de façon sommaire son identité, les policiers l'auraient déposé plus loin. Venus pour rechercher un voleur, les gardiens de la paix ont laissé repartir M. El-Amri "sans prêter plus d'attention que cela à son état", concède une source policière.

Le contrôle ayant été très bref, sans encombre et sans résultat, les policiers n'ont pas jugé nécessaire de le consigner comme l'exige la procédure. Ce fait semble d'autant plus étonnant que, selon les policiers, Taoufik El-Amri n'avait pas de papiers et qu'il était, selon ses deux amis, en état d'ébriété. Ce que les policiers ont nié, prétendant que M. El-Amri "avait certes les yeux brillants, mais qu'il ne semblait pas suffisamment ivre pour justifier un placement en dégrisement".

Pourtant, selon ses deux amis, le jeune homme, qui était avec eux en mission sur un chantier à Cholet, était arrivé à Nantes en début d'après-midi et avait passé toute sa journée à boire. Ils ne s'étaient pas contentés d'écumer les bars, ils avaient également acheté une bouteille de Pastis.

Pour Me Gilbert Collard, avocat de Priscilla El-Amri, l'épouse du disparu, cette négligence ne peut en aucun cas se justifier. L'avocat marseillais considère que le contrôle policier dont l'époux de sa cliente a été l'objet soulève de nombreuses questions.

"Les policiers se sont affranchis des règles qui s'appliquent normalement en pareils cas", relève Me Collard. En effet, lorsque des policiers appréhendent un individu alcoolisé et sans papiers sur la voie publique, la procédure indique qu'il doit être conduit au commissariat où son identité est vérifiée sur les fichiers et où, si son état l'exige, il est placé dans une cellule de dégrisement. "Cela n'a pas été le cas ce soir-là, pourquoi ?", interroge Me Collard tout en rappelant que le fait d'abandonner une personne en état d'ébriété sur la voie "constitue un délit de non-assistance à personne en danger".

Pour l'avocat, il est évident que les policiers "n'ont pas fait leur boulot". "Relâcher en pleine nuit, comme ils assurent l'avoir fait, un type saoul en pleine nature puis rentrer au commissariat comme si rien ne s'était produit, c'est pas possible", s'indigne-t-il. Selon une source judiciaire, en théorie, la règle veut que toute interpellation soit consignée, mais la pratique s'avère plus souple. "Ce n'est pas systématique, souligne un magistrat, surtout dans les quartiers de certaines villes où, certains soirs, les patrouilles ont à faire à de nombreuses personnes alcoolisées."

Par ailleurs, Me Collard, qui s'étonne que les policiers ne se soient pas "rendus compte que Taoufik El-Amri n'avait pas de plâtre dès sa montée dans la voiture", considère que les explications fournies jusque-là par le procureur de la République sont insuffisantes. Celui-ci ne s'est pas exprimé sur les manquements des policiers et n'a donné aucune précision sur l'enquête. "On a perquisitionné chez ma cliente, note-t-il. Le fourgon dans lequel les trois policiers circulaient a-t-il été examiné et soumis aux experts de la police scientifique ?" Me Collard souhaite également avoir accès au contenu des conversations menées sur la radio de la voiture entre les trois policiers et le centre d'information.

Sources
Le Monde

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans Crimes

Commenter cet article