A propos de la réalité des actes antisémites

Publié le par Adriana EVANGELIZT

A propos de la réalité des actes antisémites


Depuis près de deux ans, plusieurs affaires très médiatisées d'antisémitisme jettent un doute dans l'opinion sur la réalité de la vague judéophobe en France depuis 2000. Disséquer le climat qui entoure les actes antisémites représente aujourd'hui une nécessité pour développer une approche raisonnée et efficace de la lutte contre l'antisémitisme.

Affabulations, preuves insuffisantes : quelques affaires emblématiques…

Les quatre affaires de violences antisémites les plus médiatisées depuis deux ans auront été des affabulations (fausse agression du RER D ; 9 juillet 2004), des faits divers non résolus (incendie du lycée juif de Gagny ; 15 novembre 2003) ; des extrapolations (multiple agression d'Epinay sur Seine ; 4 juin 2004), ou des affaires pour les moins douteuses (agression du rabbin Farhi ; 3 janvier 2003) (1). Ces faits divers auront été le cadre d'expression d'une campagne médiatique et émotionnelle où responsables politiques de haut niveau, presse et associations antiracistes ont témoigné de leur grande « indignation » face à « l'intolérable ». Ces affaires ont marqué l'opinion publique, l'accumulation de celles-ci étant rapidement saturante dans le domaine médiatique. L'affabulation désormais connue sous le nom d'« affaire du RER D » aura cristallisé l'incompréhension d'une large frange des citoyens français, qui, non-spécialistes des actes racistes ou antisémites, peuvent légitimement se demander s'il y a réellement une vague judéophobe en France, les affaires les plus spectaculaires étant démenties par les enquêtes policières. L'absence de prudence des commentateurs et des « prescripteurs d'opinion » dans ces affaires, en dépit des effets nocifs manifestes de leur attitude légère, vient renforcer l'opinion dans le sentiment que décidément quelque chose ne tourne pas rond.

Des précédents historiques

Ce n'est pas la première fois que les médias et les politiques s'emballent et confèrent un peu vite un caractère raciste ou antisémite à tel ou tel fait divers. Comme le rappelle le spécialiste du racisme Pierre-André Taguieff, « plusieurs cas similaires, liés à une grande sensibilisation de l'opinion à tout ce qui était agression de type « raciste ou antisémite »,[se sont produits] après la profanation du cimetière juif de Carpentras. Ainsi le 16 mai 1990, une jeune fille noire de 16 ans, en Avignon déclare avoir été attaquée par quatre voyous « blancs » à scooter qui, après l'avoir couverte d'injures racistes, lui auraient rasé le crâne. Le 28 mai, la jeune Annie avouait qu'elle avait tout inventé : elle s'était fait raser le crâne pour ressembler à Grace Jones ! On a relevé plusieurs mensonges de ce genre, où il était question d'agression raciste. À l'époque, c'était des néo-nazis ou des skinheads défenseurs de la « race blanche » qui étaient dénoncés. Aujourd'hui, ce sont des jeunes délinquants issus de l'immigration maghrébine ou africaine. » (2) On le voit, les dérives de l'antiracisme professionnel ne datent pas d'hier.

Le rôle des médias – le rôle des organisations antiracistes – le rôle des politiques

Ce qui ne laisse tout de même pas d'étonner, c'est la sélection que les médias opèrent dans les violences antisémites. Car si le rapport de la CNCDH (Commission nationale consultative des droits de l'homme) a pu compter quelques 125 actes antisémites violents en 2003, les médias ne se sont fait écho que de quelques-uns uns qui en fait n'en étaient pas ! Plus étonnant encore, les « enquêtes » journalistiques ne portent jamais sur les actes avérés et vérifiés par les policiers, dont il est pourtant facile de retrouver la trace puisque leur liste est publiée dans le rapport de la CNDH (3). Les « papiers » portent en fait sur les actes récents, de l'actualité « chaude » en somme, qui sont placés sous les projecteurs par l'activisme des responsables politiques ou des organisations antiracistes. L'analyse des communiqués des principales associations antiracistes laisse ainsi perplexe. SOS-Racisme place ainsi toujours en « une » de son maigre site internet un communiqué dénonçant une « tentative de meurtre raciste » à Epinay, près de 3 mois après que la police s'est pourtant orientée vers la piste d'un déséquilibré… ! Cela semble démontrer la priorité accordée par les associations antiracistes à la communication et aux médias. La préférence va à la présence médiatique plutôt qu'à la production d'analyses et de statistiques sérieuses. De leur côté, les responsables politiques se trouvent totalement enfermés dans le dispositif compassionnel dont la création d'un secrétariat d'Etat aux droits des victimes est le symbole patent (4).

Retour sur les statistiques

Les statistiques du rapport 2003 de la CNCDH méritent-elles d'être discutées ? Dans la suspicion croissante qui entoure les chiffres de l'antisémitisme, il s'agit au fond bien de cela.
Comme toute statistique, les chiffres de la CNCDH relèvent d'une construction imparfaite. Les chiffres cités dans les médias, ceux des violences et menaces, sont basés sur des estimations des RG (Renseignements généraux) qui recensent un acte quand une signature et une victime peuvent être identifiées (l'auteur l'étant très rarement). Ceux-ci sont largement plus élevés que les chiffres des procédures judiciaires recensées par le ministère de la Justice.
D'après Gérard Fellous, secrétaire général de la CNCDH, joint par téléphone, la différence entre les actes (817 actes (violences et menaces) racistes ou antisémites en 2003) et les procédures judiciaires (108 procédures judiciaires en 2003, voir page 78) s'explique pour beaucoup par le caractère non-systématique des poursuites initiées par la Justice dans les affaires du racisme. Un colloque co-organisé avec l'ENM (Ecole nationale de la magistrature) devrait d'ailleurs être tenu sur ce thème fin 2004 à Paris.

Les actes antisémites recensés par la CNCDH - avec l'aide du CRIF - sont essentiellement un phénomène urbain, et aux trois quarts francilien, ce qui explique sans doute qu'une grande partie de la population ne perçoit pas l'antisémitisme comme la forme de racisme la plus active, et que le discours dominant tendant à la culpabiliser en bloc ne fait pas recette. On peut aussi incidemment s'interroger sur l'adéquation des moyens policiers mis en oeuvre pour les réprimer avec la répartition géographique de cette délinquance, quand l'orientation en matière de sécurité publique a mis la priorité sur la tranquillité des centres urbains, parfois au détriment de leur périphérie.

Des vérités qui dérangent

L'indigence et l'inadéquation des moyens publics affectés au recensement des crimes et délits racistes et xénophobes de toute nature (violences aux personnes, atteintes aux biens mais aussi discriminations à l'emploi, au logement, aux loisirs) qu'elles qu'en soient les victimes est patente. Alors que la vague d'actes antisémites violents date maintenant de plus de trois ans, la structure chargée de mettre en place un véritable outil statistique et de coordonner la lutte contre toutes les formes de xénophobie, maintes fois annoncée, ne verra le jour qu'en ... 2005.

On dit beaucoup aussi que les actes antisémites sont « sur-représentés » en quelque sorte dans les statistiques du racisme, où le racisme anti-arabe ou anti-noir, considéré comme le premier par les Français, est désormais minoritaire. La vérité est que l'explosion des actes antisémites a été correctement prise en compte dans les statistiques à partir du moment où le CRIF (Conseil Représentatif des Institutions Juives de France) a mis en place une structure de recensement et de veille (le SCPJ (Service de protection de la communauté juive)) qui a été en mesure, par la qualité globale de l'information produite, de faire pression sur les pouvoirs publics, et le ministère de l'Intérieur en particulier (5). Celui-ci a été obligé de « suivre », pour ne pas donner le sentiment d'être incapable de faire aussi bien qu'une structure issue de la société civile. Il faut donc souligner que le CRIF, par les moyens dont il dispose et les initiatives prises, a pesé sur la politique de l'Etat. Les organisations communautaires arabes ou noires n'étant que très peu structurées, aucun travail similaire n'a été mis en oeuvre pour les autres "communautés". Quant aux associations antiracistes, elles sont aujourd'hui opérationnellement incapables de mettre en place de telles structures de recensement. Recevoir des coups de fil de victimes ou envoyer des communiqués de presse : il faut choisir.

La loi et son application en question

La législation contre le racisme est déjà en France l'une des plus sévères d'Europe et il est difficile d'évaluer son impact sur les comportements (6). Malgré tout, on peut estimer que la sévérité de la loi aura surtout eu pour effet de rogner un peu plus le champ de la liberté d'expression, sans réduire les comportements délinquants. La loi Lellouche de février 2003 prévoit des peines d'une sévérité extrême dont on peut même interroger le bien fondé. La question de l'application de la loi, et donc du travail des magistrats, doit être replacée dans le contexte des difficultés globales de la justice à assumer ses tâches dans un cadre d'augmentation de l'insécurité et de judiciarisation de la vie sociale.
Malgré tout, les chiffres des procédures judiciaires engagées en 2004 semblent démontrer que l'accroissement du travail policier, le soutien aux dépôts de plaintes, et la sensibilisation des magistrats produisent leurs premiers effets. La Chancellerie a en effet recensé 298 actes antisémites entre le 1er janvier et le 20 août 2004, soit près de 3 fois plus que durant toute l'année 2003 (108 actes) (7).

Pour une approche raisonnée et efficace

Une première priorité pourrait être de s'abstenir de commenter toute agression ou violence supposée en l'absence des résultats de l'enquête policière. Une seconde priorité serait de s'atteler à la mise en place de structures de recensement plus performantes pour les pouvoirs publics afin de ne plus être soupçonnées de privilégier tel ou tel racisme. La CNCDH pourrait être renforcée de ce point de vue. Une dernière priorité serait de ne pas isoler la question des violences racistes de celle des violences "ordinaires", qui doivent elles aussi être réprimées.

Notes

1)Voir Incident voyageur sur le RER D, Observatoire du communautarisme, 13/07/2004 et Tourner sept fois sa langue dans sa bouche, Observatoire du communautarisme, 08/02/2004

2)Voir aussi Les Fins de l'antiracisme, Pierre-André Taguieff, Michalon, 1995

3)Violences antisémites recensées en 2003, rapport 2003 de la CNCDH,
pages 53 à 61, La documentation Française
Voir aussi
Racisme en 2003 : les principaux éléments du rapport de la CNCDH, Observatoire du communautarisme, 13/05/2004

4)
La faillite de la République des victimes, Observatoire du communautarisme, 20/07/2004

5)Voir la page dédiée au SCPJ sur le site du CRIF : www.crif.org/index.php?dossier=1&menu=5
Il faut noter que les affaires de Gagny et Epinay demeurent répertoriées par le SCPJ dans les actes antisémites en dépit de l'absence de preuves. On peut imaginer que des considérations politiques internes aux organisations communautaires juives n'y sont pas étrangères. Seule une organisation publique performante - dotée d'une méthodologie irréprochable et indépendante des pressions communautaires - pourra éviter ce type de dysfonctionnement.

6)Voir le
dossier du ministère de la Justice consacré aux "lois antiracistes"

7)Pour le début de l'année 2004, on se reportera à cet extrait du Nouvel Observateur, 26/08/2004 : « La Chancellerie a recensé 298 actes antisémites entre le 1er janvier et le 20 août 2004, selon des chiffres communiqués jeudi 26 août» [...]
« Sur ce total, 162 affaires concernent des atteintes aux biens (tags, incendies criminels...), 69 concernent la loi sur la presse (publication d'images ou d'écrits à caractère antisémite) et 67 des atteintes aux personnes (agressions, insultes...).
Dans une grande majorité de ces dossiers (80,2%), les auteurs de l'infraction n'ont pas encore été identifiés. Certaines de ces affaires sont donc toujours en cours, avec recherche de l'auteur, et d'autres ont été classées après constatation que l'auteur demeurait inconnu.

Au total, seules 59 affaires sur 298 ont débouché sur une identification formelle de l'auteur. Treize d'entre-elles ont été classées par le parquet (après rappel à la loi, mesures de réparation ou après constatation de l'irresponsabilité pénale de l'auteur) et 46 ont été poursuivies. »

Sources Communautarisme net

Posté par Adriana Evangelizt


Publié dans RACISME EN FRANCE

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