Une nouvelle science médiatique : la sarkologie (2)

Publié le par Adriana EVANGELIZT

Une nouvelle science médiatique : la sarkologie (2)


Par Luc de Goustine, écrivain et journaliste.






De cette tombola, voici qu'émergent soudain des bribes de discours puisés à la vieille tradition gaullo-capétienne : en Algérie, des paroles en retard de trente ou cinquante ans, au Vatican, une doctrine éprouvée de la laïcité ouverte, contredite par un mépris de fer de la doctrine sociale chrétienne... De jolis costumes de pensée puisés au vestiaire où Guaino les a jadis trouvés, gaulliste. Et grâce à Dieu tout cela sans incidences fâcheuses sur les affaires, les sérieux intérêts des « amis » : sitôt prononcées, sitôt oubliées, ces merveilles des antiquités nationales, ces chef-d'œuvres, n'ont été empruntés que le temps d'un bal au musée d'arts premiers de notre civilisation…

La pensée en Sarkozie


Et justement voici la dernière : le concept de « politique de civilisation » loué pour le réveillon de l'an 2008 à la pensée d'Edgar Morin et de Sami Naïr (1). Voilà qui vaut un cotillon, pas vrai, que cette guirlande autour des coupes de caviar ! Car tout ce qui en découlait chez les penseurs en question est retranché, reste le titre. Henri Guaino en avait tiré un thème de campagne chevènementiste en 2002 dont il revend les restes à son maître actuel (2) : ce qui motivait l'idéal de l'exemplarité française est raboté pour entrer dans l'étroit carcan d'un ultra-libéralisme de café du commerce. Sarkozy peut tout aller piocher, jusque dans le giron du Saint-Père, mais sa hauteur de vue ne cherche même pas à faire illusion : qui emmène-t-il à Rome ? Bigard. Pour l'humour de Dieu ?

Chauvinisme et obsession du flicage


Il n'y aurait donc en lui ni contenu ni conviction ? Voire. Ce serait se méprendre que d'ignorer que cette loterie perpétuelle a des constantes : il y a évidemment une roue, une constellation mentale que l'on pourrait appeler « la pensée sarkozienne » et dont il n'a jamais caché les contenus, même les plus révulsifs pour l'opinion : ses jugements chauvins sur les « communautés étrangères » s'agissant des résidents turques ou des enfants d'Afrique qui nous « posent des problèmes », ou de l'islam en général, de la polygamie, des moutons immolés, de nos enfants mêmes, délinquants dès la classe maternelle, dont un diagnostic préventif permettrait de neutraliser la violence, des homosexuels aussi, ces « gugus », et des « harpies » féministes mélangés aux Bretons qui l'emm…ent, aux diplomates français dont il ne manque pas de dénoncer la « lâcheté » à bâtons rompus sans parler de son obsession du fichage et du flicage par ADN, du marquage des étrangers indésirables et des malades délinquants... C'est ce qui constitue le paysage mental de l'homme qui par ailleurs professe une totale admiration pour l'argent (il en fera un maximum, après…) et pour ses amis qui en ont et lui prêtent hôtels, yachts, avions et autres prébendes qui eussent déclenché jadis une révolte républicaine. Il affiche ces avantages et les jette à la tête des gens « ordinaires » – ceux du « public », qui n'ont pas acquis le droit, comme Rachida Dati et lui, de faire tranquillement étalage d'eux-mêmes, décomplexés de toute pudeur et scrupules envers ceux d'en-bas.

Apparences vulgaires plutôt qu'aristocratiques


On ne manquera donc pas de constater une parfaite cohérence de fond entre la mentalité décrite et la politique qui en résulte à moyen ou long terme. Avec une originalité de saison : le bonhomme est le fruit d'un milieu bourgeois qui, pour la première fois depuis des siècles, au lieu de tendre « vers le haut », vers l'excellence sociale, dans une mimétique aristocratique par culture et cooptation, a décidé de se masquer d'apparences vulgaires, bien plus vulgaires que le peuple qu'il singe, pour ne retenir que l'héritage du pouvoir et de l'argent. Il y a dans ce syndrome, décrit au passage par Marx, certains traits caractéristiques du Lumpen – de la « canaille ».
Mais, dans son approche du pouvoir et son exercice, on remarquera que ce fond est finalement moins déterminant que le système dont nous avons détecté le fonctionnement. Le medium – ici la totale viduité de la méthode - constitue quasiment le cœur du message (Vive Mac Luhan !). Dans ce piochi-piocha, qui peut effectivement faire émerger les propositions les plus nobles et les plus sordides assertions, nous disons qu'il est vain de chercher une logique autre que celle de la réponse réflexe, aléatoire, à la pulsion. Créer l'événement, comme ils disent, est une performance close sur elle-même ; dans sa médiocrité satisfaite, c'est une perfection. Reste à s'apercevoir qu'il s'agit d'une technique éprouvée par les enfants de cinq ans à qui le Père Noël offre les moyens de s'abrutir informatiquement. La logique de Bill Gates, bien connue pour son absence pléthorique de méthode, fait que pour atteindre un but quelconque, il suffit d'un geste de même. Quelconque. Après un certain nombre d'essais et d'erreurs, le rat qu'on a en soi, trouve sous les moustaches de sa souris le fromage. Sans trop savoir comment il recommencera ? Peu importe, il le grignote et retourne hanter son labyrinthe obsessionnel où la règle de consommation veut qu'il n'apprenne jamais le parcours le meilleur mais qu'il y perde le maximum de temps. C'est par un semblable zapping de môme désoeuvré que sur la playstation du Président se choisissent de chiqué ses coups de boutoir érotico-politico-médiatiques.

La vérification par le moi-je


Reste la sanction de la réalité : à quel moment y est-il fait référence ? Quand et où s'y soumet-on ? J'ose supposer ici : nulle part. le système est clos, les manettes toujours branchées sur un monde virtuel dont il n'est pas question de rendre compte. Celui de Nicolas Sarkozy fonctionne à la manière de « Second life » : on y adopte une personnalité d'emprunt (« J'ai changé… »), une situation (« sur scène »), une obsession (y rester), et la seule maxime est celle que proclamait le candidat en campagne : « Avec moi, tout devient possible ». C'est donc, enfin atteint, le sommet du « Wunschtraum » - le rêve se prend pour la réalité et inversement.
Seul contrôle, résiduel mais obsédant : la vérification par le « moi-je ». Non pas que le JE s'interroge sur ce que JE fais, mais une angoisse secrète taraude la certitude quant à la manière dont JE joue son(ses) rôles(s). Tout le pathétique du monde, et la tragédie cachée de la France actuelle, est là, dans le clignement nerveux des yeux de ce Président qui inspecte à l'Île Longue les sous-marins de la force nucléaire nationale, et, devant les équipages interloqués, procède à une introspection effrayante : quelle pose prendrait-il pour appuyer ou non sur le bouton ?
Il n'est pas certain que cela se soigne.
Fin.

(1) Une politique de civilisation, Arlea, 1997.
(2) En réponse aux questions du club séguiniste Appel d'R rallié à Chevènement.

Sources Marianne2

Posté par Adriana Evangelizt

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