Le miroir brisé

Publié le par Adriana EVANGELIZT

Le miroir brisé


par Boris Cyrulnik

Psychiatre, connu pour ses travaux sur la résilience, Boris Cyrulnik a fait partie de la commission Attali sur la croissance

On s'étonne toujours du scénario répété après chaque élection : comment un président au firmament des sondages fait-il pour redescendre sur terre ?

Parmi tous les candidats, le contexte historique sélectionne celui ou celle qui met en scène la comédie qui nous donne le plus de plaisir. Tous les héros ainsi «électionnés» n'ont pas la même espérance de vie. Certains sont immortels quand le contexte est tragique, et d'autres sont éphémères quand la société est en paix. Aujourd'hui, nos héros s'appellent Zidane, Kouchner, soeur Emmanuelle ou Sarkozy. Hier, ils portaient le nom d'Ivan le Terrible, Jeanne d'Arc ou général de Gaulle.

Ces personnages ne proposent pas du tout le même projet d'existence : les héros immortels ne sont pas joueurs, ils doivent nous sauver, puis se laisser sacrifier afin d'être encore plus aimés morts que vivants; alors qu'il n'est pas nécessaire de tuer un héros grand frère, il suffit d'attendre qu'il vieillisse.

La star, étoile filante du sport, de la chanson ou de la politique, joue un rôle d'admiroir. On l'aime, ce jeune président sympa qui parle peuple, marche banlieue en roulant les épaules, drague de jolies filles et fréquente des copains qui ont de beaux bateaux. C'est comme ça qu'on est, nous les Français.

Imaginez Sarko-star lors de la Libération de Paris en août 1944, il n'aurait pas fait un rond, pas une seule voix. On l'aurait traité de zazou danseur de jazz, de blouson doré gosse de riche ou de J3, ces adolescents à qui l'on donnait un ticket d'alimentation supplémentaire pour qu'ils terminent leur croissance. A cette époque, il nous fallait un héros guerrier pour mettre fin à la guerre, un homme de stature pour lever les bras comme un sénateur romain, une figure comme de Gaulle pour écraser le dragon nazi.

Je pensais à ça l'autre jour quand Jacques Attali a remis son rapport pour la libération de la croissance. Il a commencé son exposé par «Votre Majesté. ..» En fait, il citait les «Réflexions sur la formation et la distribution des richesses» que Turgot adressait à Louis XV. Ca n'allait pas du tout avec Sa Majesté Sarkozy, car notre personnage ne se tenait pas comme il sied à un roi. Il était alangui sur un trône assez simple, jambes mal croisées, cherchant du regard ce qui aurait pu l'intéresser, un objet de marque, peut-être, un événement, une autre star qui serait passée par là. Ce n'est pas royal tout ça, mais c'est pas antipathique. Le «champ de la grandeur» n'est pas de son côté et, pourtant, dès qu'il a parlé, on a entendu tous ses mots, on ne s'est jamais ennuyé, il a argumenté clairement, soulignant chaque idée par un geste convaincant : excellent vendeur ! Il sait se taire aussi. Quand il avait invité au ministère de l'Intérieur quelques psychiatres qui s'étaient opposés à son projet de loi visant à contrôler la violence croissante des enfants, il nous avait donné la parole, chacun à notre tour, en nous désignant d'un simple coup de menton. Il avait écouté sans nous regarder, puis s'était tourné vers Rachida Dati et avait ordonné : «On supprime !» J'avais alors pensé : c'est un chef, mais pas un tyran. Jusqu'au jour où le retour du réel a brisé l'admiroir magique. Le pouvoir d'achat, les franchises, le prix des loyers ont cassé la psyché collective. Le peuple ne s'y reconnaît plus. Mon Président, mon Tintin, mon délégué narcissique ne met plus en scène mes rêves. E finita la commedia !

Sources Nouvel Observateur

Posté par Adriana Evangelizt

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