Shoah: vives réactions à la proposition Sarkozy

Publié le par Adriana EVANGELIZT

Shoah: vives réactions à la proposition Sarkozy

 

Faut-il "confier la mémoire" d'un enfant victime de la Shoah à un élève de CM2 ?

La proposition de Nicolas Sarkozy mercredi au dîner du CRIF a suscité de vives réactions chez les acteurs de l'Education nationale, qui dénoncent l'absence de concertation et la méconnaissance de la psychologie de l'enfant.

Ils soulignent le risque de provoquer chez des élèves de 10 ans une forte culpabilité.

Xavier Darcos, ministre de l'Education nationale, a chargé Hélène Waysbord-Loing, présidente de l'Association de la Maison d'Izieu, d'une mission "en vue d'élaborer les documents pédagogiques valorisant ce travail confié aux enseignants du primaire", indique le ministère dans un communiqué.

Les risques de trouble psychologique soulignés

Le secrétaire général du Snuipp-FSU (majoritaire chez les enseignants du primaire), Gilles Moindrot, a estimé jeudi que "confier  la mémoire" d'un enfant victime de la Shoah à un élève de CM2  comportait des  risques de "troubles psychologiques" et pouvait avoir "un effet contraire à  l'objectif recherché".

"L'annonce du président de la République nous met mal à l'aise parce que  faire que chaque élève de CM2  porte la mémoire d'un enfant de la Shoah peut  entraîner des troubles psychologiques chez lui"...Il y a le risque que cet enfant ou bien s'identifie, ou bien qu'il rejette  cette identification, ou encore qu'il ait un sentiment de culpabilité ou de  responsabilité pour le destin d'un élève duquel il n'est aucunement  responsable. La charge émotionnelle peut avoir des conséquences négatives, surtout pour  un élève en plein développement", a-t-il ajouté, estimant qu'on "n'a pas à faire  peser sur un élève de 11 ans la responsabilité de ce qui s'est passé à cette époque là".

Il a regretté une "annonce faite sans aucune consultation des enseignants  psychologues et les pédopsychiatres, alors que c'est un sujet sensible".

Le SE-Unsa, deuxième syndicat dans les écoles  primaires, s'est dit "particulièrement choqué de cette initiative du président de  la République, qui ignore tout de la façon dont un jeune se construit. Faut-il  que chaque enfant de 10 ans se voie désormais personnellement chargé d'un lourd  parrainage posthume ?", écrit-il dans un communiqué.

"Si les effets éducatifs de cette démarche sont plus que sujets à caution,  a-t-on réfléchi à l'impact psychologique possible sur les élèves?",  interroge-t-on.

"Une aberration", selon une psychologue

La proposition de Nicolas Sarkozy de "confier la  mémoire" d'un enfant victime de la Shoah à un élève de CM2  est "une aberration",  qui risque de provoquer de la culpabilité chez l'enfant, estime Marie-Odile  Rucine, psychologue en pédiatrie générale à l'Assistance publique-Hôpitaux de  Paris, qui a accordé une interview à l'AFP.

Q : Quel est votre point de vue de psychologue sur la proposition du  président de la République ?

R : "Ce discours n'est pas recevable, sur le plan psychique c'est une  aberration. M. Sarkozy ne connaît pas très bien les caractéristiques de la  psychologie d'un enfant que l'on appelle pré-pubère, en période de latence.  L'enfant alors n'est pas suffisamment dégagé du psychisme familial, l'autonomie  psychique ne se fait qu'après la "crise" d'adolescence. Avant, obligatoirement,  si c'est sur lui qu'on fait peser les choses, il va traduire les choses en terme  de culpabilité.

Dans des deuils ou des ruptures difficiles, l'enfant cache beaucoup ce genre  de culpabilité, mais c'est le lit de troubles névrotiques à l'âge adulte. Il va  se trouver très entravé dans son développement par rapport à ça, cette mission  qu'on lui a confiée. M. Sarkozy n'a pas mesuré la différence entre un adulte et  un enfant du point de vue du vécu du deuil, de la mémoire.

Q : Est-ce que cette proposition serait recevable pour un enfant plus âgé,  ou pour les plus réfléchis des jeunes enfants ?

 R : Non, ça vaut pour tous les enfants. Notamment pour les plus compétents,  qui sont les plus sensibles et qui justement vont se sentir les plus coupables.  Confier à un enfant la mémoire d'un autre qui a subi la Shoah c'est lui confier  une mission qui ne peut être dévolue qu'aux adultes.

Q : Que suggéreriez-vous pour sensibiliser les enfants à la Shoah ?

R : Il faut en faire un travail éducatif de manière collective. Il est  indispensable que pour les former à leur devenir d'adultes on leur parle de la  Shoah, des extrémismes, du racisme. Le moment du CM2  est excellent pour ce  travail dont l'enfant va faire quelque chose de l'ordre de la prévention. Il va  se dire : "Adulte, je ferai en sorte que ça ne se reproduise pas". Le devoir de  mémoire, il est là. C'est beaucoup fait par les enseignants, par des  associations, par des organisations, M. Sarkozy n'a pas l'air de le savoir. Il  aurait pu tout à fait préciser qu'il a l'intention d'encourager ce genre  d'initiatives et demander qu'elles soient généralisées.

 Eventuellement, M. Sarkozy aurait pu, de manière non dangereuse, confier la  mémoire d'un certain nombre d'enfants déportés à un groupe, à une classe, à  plusieurs et médiatisé par l'instituteur.Ce n'est pas possible de proposer ça de manière individuelle. Ca n'a pas de  sens, ça va générer de la culpabilité, ça va ne servir à rien.

Réactions politiques contrastées

"Je ne crois pas que l'on puisse imposer la mémoire, que l'on puisse la décréter ou légiférer dans ce domaine", a réagi Dominique de Villepin sur Radio Classique. Selon l'ancien Premier ministre, la charge de la mémoire d'un enfant mort est en outre "quelque chose de très lourd à porter."

"Vraiment ce président est incroyable", s'est exclamé Jean-Luc Mélenchon sur LCI "Un jour il est prédicateur (...) Maintenant le voilà transformé en instituteur. C'est lui qui décide ce qui est bon ou mauvais dans la manière de former les jeunes enfants", s'est insurgé le sénateur socialiste, ancien ministre délégué à l'Enseignement professionnel.  "Il n'y a personne qui a demandé une chose pareille: ni le Crif ni aucune synagogue", a-t-il poursuivi. Si la proposition présidentielle est mise en oeuvre, "on n'en finira plus". Pourquoi vouloir "à tout prix infliger une cure de mémoire. Est-ce qu'on va faire pareil sur l'esclavage? La commune de Paris? Est-ce qu'on ne peut pas laisser la politique et la religion à l'écart de l'école", s'est-il interrogé.

 Pour Jean-François Copé, en revanche, "cette démarche, qui invite les enfants de France à se sentir associés à l'indispensable devoir de mémoire, honore l'idée que nous nous faisons de notre République." "L'antisémitisme et le racisme sous toutes leurs formes sont des fléaux que nous devons combattre avec virulence et, comme l'a dit Nicolas Sarkozy,  cela se combat dès l'enfance", ajoute dans un communiqué le président du groupe UMP du Palais-Bourbon.

"Chaque fois qu'on peut faire transmettre les exigences du devoir de mémoire, il faut le faire", a également estimé François Hollande sur France info.

Sources France 2

Posté par Adriana Evangelizt

 

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