Dimanche 23 décembre 2007
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Le bloc-notes de Jean-Emmanuel Ducoin
Exaction(s)
Sarkozy. Tandis que de nouvelles balises médiacratiques se mettent en place en notre France-Gala, +et que nous, esthètes à l’ancienne des joutes verbales, républicains bien malins mais bras ballants, restons quasi sans voix devant tant d’affronts aux moeurs politiques telles qu’elles nous furent enseignées, voilà que le style sans-gêne d’un président décomplexé franchit une étape et offre à l’opinion publique un sujet de conversation unique. Lui et sa nouvelle conquête. Lui et ces fameuses photos. Lui qui ne cache rien. Lui et les nouveaux habits de président. Lui au Palais, à Versailles, à Disney. Lui. Encore lui. Toujours lui… C’est très fort, reconnaissons-le, d’être à ce point l’acteur auto-pipolisé de la comédie du pouvoir dont les gestes, fonction oblige, deviennent des faits d’histoire à usage immédiat. Mitterrand disait « mépriser l’événement ». Sarkozy, lui, provoque l’événement, l’organise scrupuleusement, joue avec, le manipule avant de le livrer en pâture sans décryptage ni mode d’emploi.
Bruni. Non content donc de mettre en scène le déroulement pré-programmé d’une actualité quotidienne menée à un train fou, voilà que Nicolas Sarkozy, après avoir honni Mai 68, déplace strass et paillettes d’une vie érotique débridée vers une femme à la réputation de mangeuse d’hommes, et l’assume. Un top-modèle, fille d’un richissime magnat du pneu devenu héroïne de la chanson parlée, qui déclarait au Figaro Madame, en février dernier : « Je suis fidèle… à moi-même ! Je m’ennuie follement dans la monogamie, même si mon désir et mon temps peuvent être reliés à quelqu’un et que je ne nie pas le caractère merveilleux du développement d’une intimité. Je suis monogame de temps en temps mais je préfère la polygamie et la polyandrie. » Vous avez bien lu. Les Français aiment les mannequins, les chanteuses starifiées, et les histoires incroyables, improbables. Comment n’aimeraient-ils pas Carla Bruni et son tableau de chasse digne de Voici : Mick Jagger, Eric Clapton, Louis Bertignac, Kevin Costner, Donal Trump, Arno Klarsfeld, Charles Berling, Vincent Perez, etc. ?
Hypocrisie. Arrêtons-nous un instant. Pour exprimer notre trouble de rédiger ainsi de semblables mots et des raisons pour lesquelles nous les écrivons. Sont-ils légitimes ? ordinaires ? justifiables dans ces colonnes ? Comment expliquer notre malaise, notre paradoxe d’évoquer ainsi ce qui s’étale sans fioritures dans la presse et alimente toutes les discussions de comptoirs depuis le week-end dernier. Parce qu’il suffit d’un clic sur Internet ou de quelques euros déboursés chez son kiosquier pour « savoir » ? Comment évoquer notre honte diffuse face à cette décrispation roman-photo ? Où se situe encore l’exemple « politique », puisqu’il s’agit bien de politique et non seulement de diversion ? Et comment redéfinir le périmètre même d’une quelconque exemplarité, la leur, la nôtre, sachant que, avant, quand d’autres monarques-élus vampirisaient l’Élysée, tout se passait dans les coulisses bien à l’abri des regards, quand les silences appelaient les silences sous le règne du consentement mutuel entre une France qui s’accommodait de cette distinction des fonctions et l’hôte sacralisé ? Où est l’hypocrisie ? Celle du mode privé « à l’ancienne » ? Ou celle du papier glacé façon principauté de l’Élysée, où le héros cherche l’identification facile gouvernant-gouvernés sous les regards paumés de Français qui hésitent entre les principes républicains fondateurs (mais violentés) et ceux de la classe dominante, qui surfent sur le grand fourre-tout du monde marchand ? Au vrai, la Sous-République de maître-lapin s’est installée dans le cliquetis des flashs et des clichés payés 80 000 euros à des paparazzis dociles. « Enfin une République de son époque », nous dit-on. Époque où tout va vite, où l’on zappe mécaniquement sans réfléchir plus que ça, TF1, M6, Internet, la pub, les blogs et les jeux vidéo. Où l’on dit « aimer » en passant vite à autre chose. Où les lunettes de soleil et les téléphones portables ont remplacé les discussions de salon et l’apprentissage patient du pouvoir mis à l’épreuve des avis contradictoires. Plus incroyable encore : sous les ors de la nation, qui en a pourtant vu d’autres, les principaux garants des contre-pouvoirs républicains assistent à cette exposition crasse et banalisée avec une passivité confondante. N’est-ce que mascarade quand la vie privée, jadis érigée en tabou ultime comme une sorte de « spécificité française », n’est plus qu’un grand cirque à la Feydeau où les portes claquent sitôt entrouvertes ?
Abîme. L’autre soir, un ancien conseiller en communication - de Lionel Jospin à Matignon et de Catherine Tasca à la Culture - nous disait : « Sarkozy nous impose une véritable révolution de la pratique politique, une rupture consommée. Tout est pensé pour une spectacularisation d’une seule personne, quoi qu’il fasse. C’est un soap opera plus politique qu’on ne le croit, à épisodes successifs. Et ça va vite, trop vite pour nous. Nous avons à peine le temps d’analyser qu’il est déjà passé au feuilleton suivant avec la vélocité de celui qui ose tout et n’importe quoi ! » N’importe quoi ? Mais que nous disent les faits ? Qu’il est prêt à tout pour qu’on parle de lui, ce qui nous prive parfois de parler du reste. Quitte à se trouver au bord du précipice en permanence. Qu’importe. Lui s’emploie, adoubé par Bush et le pape, à jeter dans l’abîme un modèle (certes passé et défaillant lui aussi) qui plaçait quand même l’horizon social au coeur des relations humaines.
Carton-pâte. L’instrument médiatique est son arme. Elle diffuse la petite musique d’une oraison funèbre : celle d’une certaine idée du désir collectif, autrement dit du temps long. Le people à tous les étages. Le show-biz et le Fouquet’s comme décors. Un jour adoubé par Tom Cruise, un autre par Jean-Marie Bigard. Ce n’est plus le destin commun qui commande, c’est l’action pour l’action et le mélange des postures. Du protéiforme. À ce propos, pointons la suprême duplicité de ce Nicoléon de pacotille : vie privée quand ça l’arrange, vie publique chez Mickey quand il le décide. Mascaret pour mieux nous faire oublier les révélations et le fiasco de la visite d’un Kadhafi au profit d’une romance gratifiante pour un président résolu à privilégier le spectacle et la « culture » carton-pâte d’un parc d’attractions où des salariés jetables sont exploités par des employeurs sans foi ni loi. « C’est popu », « ça fait peuple », entend-on. Derniers arguments orduriers d’une France sens dessus dessous qui a donné les clefs à une bande de soudards capables de toutes les exactions… Tôt ou tard, la vie réelle va se rappeler à leur bon souvenir. Trop c’est trop.
Sources L'Humanité
Posté par Adriana Evangelizt
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