Itinéraire d'un salaud ordinaire

Publié le par Adriana EVANGELIZT

Itinéraire d'un salaud ordinaire

Un livre de Didier  Daeninckx  

Avec l'aimable autorisation des Editions Gallimard nous publions ici "Cinq questions à Didier Daeninckx". Propos recueillis par Jean-Noël Mouret.

Jean-Noël Mouret (Gallimard): Le titre laisse entendre qu'il y aurait aussi des salauds "extraordinaires"...

Didier Daeninckx:
Dans un de mes premiers livres, Meurtres pour mémoire, je m'intéressais aux criminels de bureaux, ces hauts responsables qui décident à coups de tampons et de signature, et peuvent ordonner des crimes contre l'humanité sans jamais avoir le moindre contact avec leurs victimes, n'en avoir qu'une idée abstraite. C'est totalement effrayant.

Ce roman se situe, en quelque sorte, aux antipodes: pour que ces crimes de bureaux puissent se concrétiser, il faut des gens au contact direct des victimes. Des gens qui, comme le personnage central, le policier Clément Duprest, occupent cette place sans se poser de problèmes de conscience, qui se vivent comme l'outil d'une profession, trouvent l'obéissance aux ordres toute naturelle.

Au fond, les deux livres sont complémentaires: dans Meurtres pour mémoire, le regard survole la situation. Ici, il se confronte au quotidien.

J.N.M.: Qui sont les pires salauds?

D.D.:
Les uns ne peuvent pas exister sans les autres. C'est un phénomène de l'ordre du système, où l'on voit, dans bien des cas, la simple solidarité se transformer en corps, puis les corps devenir des institutions. Au final, c'est un système où tout se tient, mais on constate, par exemple lors de l'épuration, que ce sont les hommes de terrain qui ont eu le plus de comptes à rendre. D'autres, que leurs fonctions supérieures protégeaient, ont pu y échapper.

J.N.M.: Le roman retrace la carrière de Duprest de 1942 à 1981, mais s'intéresse surtout à la période de l'Occupation et de la Libération…

D.D.:
C'est en effet la période 1942-1946 qui constitue véritablement le personnage, ce moment où le jeune policier de vingt-cinq ans, affecté par hasard à ce que l'on appelait la "brigade des bobards", va entrer en osmose totale avec sa fonction. Cet ancien étudiant en droit, plutôt brillant, pourrait hésiter, prendre du recul, non, il se conforme totalement à ce qu'on attend de lui.

A la sortie de la guerre, le personnage a achevé de se sédimenter. Il est définitivement acquis à sa fonction. J'ai donc choisi de marquer son évolution par une série de bornes, à travers des épisodes peu connus de l'histoire contemporaine: ainsi, pendant la guerre d'Algérie, la manière de tenir les populations par la propagande où la chanson tenait une place, ou le montage par les services secrets d'une organisation terroriste imaginaire, la Main Rouge, destinée à masquer des centaines d'assassinats… Mais, avec le temps, on glisse de la tragédie à la farce: la carrière de Duprest, qui commence avec la rafle du Vel' d'Hiv, s'achève sur la comédie des entraves à la candidature de Coluche aux élections présidentielles de 1981!

J.N.M.: On ne parvient pas à trouver Duprest totalement antipathique…

D.D.:
Parce que c'est un humain ordinaire que l'on voit agir. Un homme que la folie de son travail conduit à retourner contre ses proches les armes techniques qu'on lui a données. Un être qui dépend des conditions dans lesquelles il a été élevé, des pesanteurs familiales, de la médiocrité de son mariage… Ce n'est pas un bourreau, mais il accepte d'entrée, passivement, la légitimité des ordres. Il ne fait aucune place au doute, ne montre aucune rébellion. C'est en cela qu'il peut toucher, alors que si c'était un franc salaud, tout en lui serait inacceptable.

J.N.M.: Peut-on parler de miroir tendu au lecteur?

D.D.:
Oui dans la mesure où, comme dans beaucoup de mes livres, je tente de comprendre, et de faire comprendre, pourquoi et comment des institutions fortes, prestigieuses, comme l'université ou l'armée, éprouvent le besoin de transformer leur personnel en exécutants soumis. Face à cela se pose la question du devoir de désobéissance, de la nécessaire réflexion sur ce que l'autorité demande d'accepter. Ernst Toller écrivait depuis Berlin en 1923, pressentant la catastrophe: "Ainsi sont les hommes. Et ils pourraient être différents s'ils le voulaient. Mais ils ne le veulent pas. Ils lapident l'esprit, ils le tournent en dérision, ils déshonorent la vie, ils la crucifient, encore et toujours".

Sources : Amnistia Net

Posté par Adriana Evangelizt

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