L'autre Ilan Halimi

Publié le par Adriana EVANGELIZT

L'autre ILan Halimi

par Bernard Lallement

Le retour de Youssouf Fofana va permettre aux médias de prospérer dans la déferlante de commentaires sur le meurtre d’Ilan Halimi.

Mais, un autre assassinat, avec « extorsion suive de mort et acte de barbarie », selon le qualificatif juridique, est, bien étrangement, passé quasi inaperçu, n’a pas suscité d’émissions spéciales ni mobilisé les foules, communautaires ou pas. La victime, Benoît Savéan, avait 54 ans, salarié chez PSA et habitait Audincourt, une paisible commune du Doubs. Ses agresseurs, cinq hommes et une femme, en voulaient à l’argent qu’il n’avait pas. Ils ont été arrêtés et sont mis en examen.

Etrange similitude entre ces deux tragédies. Pourtant celle-ci restera cantonnée dans les fais divers alors que celle-là est devenue un fait politique interpellant les plus hautes instances de l’Etat.

Ilan Halimi était juif. De son « collègue » supplicié nous ne savons rien de ses convictions religieuses, peut-être n'en avait-il aucune, mais l’enquête a établi qu’il « est mort de strangulation, de traumatismes au crâne, d'enfoncements de la tempe et du thorax. Son visage était méconnaissable, ses oreilles arrachées. » Le crime est horrible. Il n’a suscité ni compassion, ni discours du Premier ministre, du Garde des Sceaux ou du ministre de l’Intérieur. Aucun dîner n’a été donné afin d’interpeller notre aréopage politico médiatique sur les motivations de ses assassins. 


Pour Ilan Halimi, les juges d’instruction ont retenu la possibilité (lire à ce sujet l’excellent article de Pior Smolar dans Le Monde) d’une circonstance aggravante antisémite qui, à ce jour, n’est pas encore confirmée. Sans l’indiscrétion de Pascal Clément au cours de la soirée du CRIF et sans l’interpellation de Dominique de Villepin par Roger Cukierman, il est quasi certain que la mort de ce jeune aurait suivi le même sort que celle de Benoît Savéan.

C’est dire combien nous vivons dans une parfaite banalisation de la violence à laquelle renvoie un racisme ordinaire dont l’antisémitisme serait le maître étalon. Au point que les organisateurs appelant à la manifestation de dimanche 26 février n’avaient pas craint de faire un parallèle avec celle de 1990, ayant réuni un million de personnes, François Mitterrand à leur tête, pour protester contre la profanation du cimetière juif de Carpentras. A l’époque, à s’en tenir aux faits, le crime antisémite était patent, prémédité, revendiqué. Pour le « gang des barbares » il reste à prouver. Or, à vouloir entretenir l’amalgame on risque, aussi, sur ce point, d’instiller une insupportable banalité.

Retrouver l’unité sociale

L’un des devoirs impérieux de nous dirigeants est de s’atteler à reconstruire une conscience collective et non de tolérer, voire de favoriser, un communautarisme, cause de tous les antagonismes générant des racismes catégoriaux. Ainsi, à l’antisémitisme répondrait l’islamophobie. Le racisme anti-noir produirait son corollaire, anti-blanc, un temps stigmatisé dans le meurtre de ce gendarme à Saint-Martin puis abandonné devant les premières conclusions de l’enquête.

Au final, c’est l’unité même du corps social, et la singularité des hommes le composant, qui sont menacés.

Il faudrait un jour s’arrêter, de penser en terme de juif, de musulman, de noir, de blanc, de chrétien, de percevoir l’Etranger, non comme un apport de richesse et d’espérance, mais comme l’ennemi cause unique de tous nos maux parce que, tout simplement, différent.

A cet égard, mettre en exergue, dans le meurtre d’Ilan Halimi, l'acte antisémite doit nous inciter à la critique de nous-mêmes.

Dans « Peaux noires et masques blancs », qu’il écrivit après avoir lu « Réflexions sur la question juive » de Sartre, Frantz Fanon relate une conversation entretenue, dans un train, avec un ivrogne tenant des propos radicalement antisémites. Il en déduit qu’il faut associer antisémitisme et négrophobie (nous pourrions aujourd’hui tout aussi bien y ajouter l’islamophobie) :

« De prime abord, il peut sembler étonnant que l’attitude de l’antisémite s’apparente à celui du négrophobe. C’est mon professeur de français, d’origine antillaise, qui me le rappelait un jour : « Quand vous entendez dire du mal des Juifs, dressez l’oreille, on parle de vous. »  Et je pensais qu’il avait raison universellement, entendez pas là que j’étais responsable, dans mon corps et dans mon âme, du sort réservé à mon frère. Depuis lors j’ai compris qu’il voulait tout simplement dire : un antisémite est forcément négrophobe. »

Et il précisait : « Chacun de mes actes engagent l’homme. Chacune de mes réticences, de mes lâchetés manifestent l’homme. »

L’essentiel n’est pas qu’Ilan Halimi soit juif et non Benoît Savéan. Le crime dont ils ont été les victimes est ignoble, pour tous les deux, et toute hiérarchie serait insupportable. L’important n’est pas que des agresseurs de l’un soient musulmans et ceux de l’autre pas. L’horreur de leurs gestes les condamne, tous, de même manière.

Au final, il n’y a pas de race, de couleur, de religion mais des singularités et à chaque fois « tout un homme fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n’importe qui. » C’est à cette seule condition que nous pourrons renouer avec le « vouloir vivre ensemble » cher à Hannah Arendt.

Si tout antisémite est islamophobe, l'inverse est également vrai. Le racisme ne se divise pas, il détruit l'homme dans sa totalité.

Sources : Le blog de Bernard Lallement

Posté par Adriana Evangelizt

Publié dans Crimes

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